4 avril 2023 - 08:22
Huit mois à la maison pour des inconduites sexuelles impliquant ses propres filles
Par: Jean-Philippe Morin

Stéphane Desjardins devra passer les huit prochains mois à son domicile en respectant de nombreuses conditions. Photo tirée de Facebook

Les deux filles de Stéphane Desjardins ont témoigné de l’enfer vécu à cause de leur père le 29 mars dernier, au palais de justice de Sorel-Tracy. Photothèque | Les 2 Rives ©

Un homme de 49 ans de Sorel-Tracy purgera, au cours des huit prochains mois, une sentence à domicile pour avoir « participé à une immoralité sexuelle ». Le juge Claude Provost n’a pas mâché ses mots envers l’accusé Stéphane Desjardins, le traitant même d’imbécile.

« C’est sordide, c’est traitre. Aucune moralité. Je me retiens pour ne pas le traiter autrement. Un comportement comme celui-là est complètement inadmissible, immoral, inacceptable, antisocial, égoïste, manipulateur. […] Il ne faut pas hésiter à aller chercher de l’aide extérieure parce qu’on ne peut pas se permettre de rater une vie à cause d’un imbécile comme lui », a martelé le juge Claude Provost envers Stéphane Desjardins, le 29 mars dernier, au palais de justice de Sorel-Tracy, après avoir entendu le témoignage poignant de ses deux filles Camille et Sophie à qui il a fait vivre l’enfer pendant six ans. Ces dernières ont tenu à lever l’ordonnance qui nous empêchait de les identifier afin de raconter leur histoire (à lire en fin de texte).

Pourtant, les deux avocats au dossier, Me Maude Champigny à la poursuite et Me Christian Crevier à la défense, ont proposé une suggestion commune de 10 mois de prison avec sursis, c’est-à-dire à la maison puisque Stéphane Desjardins a plaidé coupable à une accusation réduite d’immoralité sexuelle. Les chefs d’accusation d’attouchements sexuels et d’agression sexuelle envers sa fille aînée ont bénéficié d’un arrêt conditionnel.

Les actes reprochés remontent à septembre 2016, alors que ses filles étaient âgées de 12 et 10 ans. L’avocat Christian Crevier a énuméré quelques gestes inappropriés de son client envers ses enfants, surtout sa fille aînée, comme donner des baisers sur la bouche, tenir sa cuisse en auto, se coucher dans son lit et passer sa main sur son logo de chandail en effleurant les seins. « Ce n’était pas dans un but sexuel, mais c’était inapproprié et il a compris que ça pouvait créer un certain malaise », a souligné Me Crevier.

Sorti pour Noël

Visiblement contrarié par cette suggestion des deux avocats, le juge Claude Provost s’y est tout de même rallié en mentionnant « avoir les mains liées » en raison de la jurisprudence. Il a même tranché pour huit mois de prison à domicile au lieu de 10, ce qui le libérera le 30 novembre 2023, à temps pour fêter Noël avec ses proches.

« Citez-moi un cas où la Cour d’appel a confirmé [la décision d’]un juge de première instance qui n’avait pas suivi une suggestion commune. Y’en n’a pas. On a les mains liées. Celui qui a le pouvoir dans le système judiciaire, ce n’est pas le juge, c’est le procureur de la Couronne qui fait des deals. J’ai été reçu comme procureur en 1972 et nommé juge en 1994, j’en ai vu d’autres. Si c’était rien que de moi, c’est un cas de pénitencier cette affaire-là », a-t-il déclaré en s’adressant à la procureure de la Couronne.

Le juge Provost a même pris quelques heures dans son bureau pour lire l’entente commune avant de l’entériner. « Cette suggestion n’est pas déraisonnable, mais ça ne veut pas dire qu’au terme d’un procès, je ne vous aurais pas mis en prison. […] Les déclarations faites par vos filles démontrent avec certitude et hors de tout doute les conséquences néfastes que votre comportement criminel a eu [sur elles]. Vous avez détruit la vie de vos propres enfants. La chair de votre chair, vous l’avez détruite », a-t-il conclu en s’adressant à l’accusé.

Un témoignage poignant

Après avoir plaidé coupable au chef d’accusation réduit d’immoralité sexuelle, Stéphane Desjardins a vu ses deux filles livrer un témoignage à glacer le sang des inconduites dont elles ont été victimes au cours des dernières années.

« Depuis que j’ai dénoncé Stéphane il y a deux ans, j’ai énormément de difficultés à l’école. Je ne voulais plus sortir de chez moi. Quand je voyais de la police, je paniquais, je pensais qu’il venait me chercher. Avant de déménager, je le voyais partout, je paniquais, je tremblais, je faisais des crises de panique », a livré avec émotion Camille Desjardins, l’aînée de l’accusé, au juge Claude Provost le 29 mars, au palais de justice de Sorel-Tracy.

Souvent en pleurs et accompagnée d’un chien MIRA pour diminuer son stress, la jeune femme de 18 ans a raconté avoir appris sa plaque d’immatriculation par cœur. Elle vérifiait chaque voiture dans un stationnement avant d’entrer dans une épicerie ou un commerce. Même après un déménagement sur la Côte-Nord pour se sortir de son emprise, Camille a soutenu qu’elle ne se sentait pas plus en sécurité.

« Chaque fois que je vois un char noir passer devant la maison, j’ai peur. Quand je suis dans le noir, j’ai peur de voir sa face apparaître dans la fenêtre. Quand je dors, je rêve qu’il veut tuer ma famille. Quand je croise quelqu’un qui a la même odeur, je tremble », a-t-elle énuméré.

Elle a aussi raconté qu’elle a dû subir une opération et qu’elle a insisté pour que le médecin ne soit pas un homme. « Encore aujourd’hui, j’ai de la misère à donner un câlin à ma famille et à leur dire je t’aime parce que c’est ce que je faisais à lui. Ma famille ne peut pas voir que je les aime à cause de ça. Y’a du monde qui a eu des papas formidables, moi j’ai eu un papa qui m’a fait des affaires, maintenant j’en n’ai plus », a-t-elle laissé tomber.

Sa sœur cadette âgée de 15 ans, Sophie Desjardins, a aussi pris le micro et a tenu à s’adresser au juge. « Avant, j’étais souvent souriante, j’avais beaucoup d’humour. Maintenant, mon anxiété a augmenté, je pleure souvent, je ris moins qu’avant. J’ai l’impression d’être laide, que personne ne peut m’aimer, je me sens grosse, dégoûtante parce qu’il m’a tellement rabaissée », a-t-elle raconté en sanglotant.

Le juge Claude Provost a alors tenu à lui adresser un mot : « Tu as dit tout à l’heure : « je me trouve moins belle« . Moi, je te trouve très belle ».

La procureure de la poursuite, Me Maude Champigny, a ensuite lu au juge une déclaration écrite de la mère des filles et ex-conjointe de Stéphane Desjardins, Nadia Martel.

« Depuis 816 jours, mes enfants et moi avons été prisonniers d’angoisse, de doute, de peur et d’incertitude. De vivre dans l’insécurité totale, jour et nuit. […] J’ai géré ça comme une maman ourse qui protège ses petits. […] Devoir déménager [à sept heures de route] a été très coûteux, mais rien ne m’empêchera de protéger mes bébés. Le plus drôle dans tout ça, c’est que je n’ai aucune rancune, aucune colère. Je refuse de dépenser mon énergie sur lui, sur du négatif. Je mets mon énergie sur l’essentiel, mes enfants. Nous allons devoir réapprendre à vivre avec des nouvelles données. On va s’adapter et on va réussir. Ce drame, on le vit ensemble et soudées. On l’a transformé en famille tricotée serrée qui est là les uns pour les autres. On a choisi ensemble de ne pas être des victimes, on est des survivants, des battants. Je refuse que mes enfants soient brisées, je ne souhaite rien à lui, mais je supplie l’univers qu’il ne fasse plus jamais d’autres victimes. Je ne lui souhaite ni bien ni mal, mais je nous souhaite la paix », a-t-elle narré.

Tourner la page

En entrevue, Nadia Martel, Camille et Sophie Desjardins se sont dites heureuses de pouvoir enfin tourner la page, même si elles jugent que la peine de huit mois de prison à domicile n’est pas assez sévère.

« Je suis un peu déçue, mais sa plus belle punition, ce sera d’avoir sa face partout [dans le journal]. Je suis satisfaite juste pour pouvoir tourner la page. Les gens de Sorel méritent de savoir qui il est. Aucune peine n’aurait été assez longue pour nous », mentionne Mme Martel.

Même si elle considère qu’il « s’en tire bien », le processus de guérison peut maintenant commencer. « Une psychologue nous a dit qu’il faudra reprogrammer le cerveau de Camille et qu’elle traînera ça toute sa vie. C’est un long processus qui s’enclenche », avance la mère, qui déplore également que le système ne soit pas optimal pour les victimes.

« Tout le monde a tellement été gentil avec nous, vraiment, que ce soit la DPJ, la police, la procureure, tout le monde. Mais le système est mal fait. C’est fait pour que les victimes abandonnent en cours de route, c’est trop long », conclut-elle.

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